Sur le chemin de l’exil: Les 03 nuits dakaroises de Serigne Touba

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Les nuits dakaroises de Serigne Touba, dont les péripéties spirituelles, le symbolisme et la haute valeur mystique ne sont pas l’objet de ce papier, ont scellé définitivement le pacte d’amitié liant la collectivité Léboue et la communauté Mouride, Dakar et Touba, en la personne d’Ibra Bineta Gueye Mbengue. Votre canard préféré par la plume de l’écrivain Abdou Khadre Gaye vous plonge dans les trois  nuits dakaroises de Cheikh Ahmadou Bamba. C’était les 18, 19 et 20 Septembre 1895, veille de son départ pour l’exil  le 21 septembre  1895. Retour sur un pan de notre histoire religieuse où la communauté léboue était au cœur de cet événement. 

Pacte que Cheikh Salihou Mbacké a vivifié à l’occasion d’une invitation à Touba qu’il fit aux notables du pénc de Thieudeme, au début de son khalifat.  La délégation de Thieudeme était dirigée par le chef de pénc de l’époque, Mamadou Mbengue Medoune. Auparavant, le khalife avait dépêché une délégation à Dakar pour rencontrer la famille d’Ibra Bineta Gueye. À l’occasion de cette visite, le cinquième khalife de Cheikh Ahmadou Bamba a offert au pénc un terrain de mille cinq cents mètres carrés à Touba. Ce sont ces nuits dakaroises que célèbre, depuis une vingtaine d’années, la fédération de dahira dénommée « Kureel Gi Maggal Ñetti Guddi Ndakaaru yi » présidée par le pieux talibé mouride, Baye Ndiouga Dieng avec comme premier vice-président Moustapha Ndiaye Thiargane. La cent vingt-septième édition a eu lieu les 18, 19 et 20 septembre 2022.

Du cachot étroit du camp Dial Diop au pénc de Thieudeme

On raconte que Serigne Touba arriva à Dakar à jeun, à l’heure où le soleil déclinait. Le cargo dénommé Ville de Pernambouc, plus connu sous le nom Cap Lopez, devant assurer son transfert au Gabon, étant en retard, le gouverneur Mouttet ordonna son emprisonnement dans un cachot étroit, obscur, infesté d’insectes et parsemé de toutes sortes d’objets usagés, situé au camp Dial Diop, derrière l’hôpital Aristide Le Dantec, de son premier nom Hôpital Indigène. En y entrant, dit-on, sous la poussée des gardiens, le Cheikh trébucha ; et un objet tranchant lui traversa littéralement le pied. Malgré ses souffrances, il fit une prière de deux rakas, récita les sourates « Bakhara » (La Génisse) et « Ali Imran » (La Famille d’Imran)… Là-bas, révèle la tradition mouride, il reçut la visitation de grands saints de l’Islam, dont sa mère, la sainte Mame Diarra Bousso. Là-bas, il reçut des dons immenses de la part de son Seigneur. Il martèle d’ailleurs dans son poème : « Lorsque je songe à ce qui fut décidé, à ce Gouverneur et à ce cachot, me prend aussitôt l’envie de combattre par les armes ; mais Celui qui efface les péchés (le Prophète) m’en dissuade… » Informés de l’affaire, nous apprend la tradition conservée par les populations autochtones de Dakar, les dignitaires lébou s’en désolèrent et dépêchèrent auprès du gouverneur une délégation conduite par Ibra Bineta Gueye, leur porte-parole auprès de l’autorité coloniale. Il lui tint à peu près les propos suivants : « Nous avons appris que vous retenez en détention Serigne Touba. Nous ne venons pas discuter avec vous des raisons de sa détention. Nous voulons seulement que vous respectiez la réputation de terre d’accueil et d’hospitalité de notre terroir. Alors, permettez au marabout de venir loger chez nous et de jouir de notre hospitalité jusqu’au moment où vous aurez besoin de lui. Nous nous portons garants de sa sécurité.» Le gouverneur, en homme avisé, accéda à la requête des Lébous. Au sortir de la cellule infecte du camp Dial Diop où il a souffert le martyre sans jamais se plaindre, avec comme seules consolations ses actes de dévotion et ses visions mystiques, Serigne Touba séjourna, jusqu’à son départ en exil, le 21 septembre 1895, au pénc de Thieudeme où Ibra Bineta Gueye l’avait confié aux bons soins de son épouse Anna Diakhere Faye, une bonne dame, pure et pieuse qui préparait ses repas, s’occupait de l’eau de ses ablutions, etc.

La canne miraculeuse d’Ibra Bineta Gueye Mbengue

Pour tester les pouvoirs mystiques attribués au marabout, Ibra Bineta Gueye, dit la tradition locale, un fin connaisseur des mystères, fit semblant d’oublier auprès de son hôte, après une visite, sa canne miraculeuse que deux gros gaillards ne parvenaient pas à remuer et qu’un initié soulevait difficilement. À peine lui eut-il tourné le dos que, Serigne Touba, tenant la canne du bout des doigts, le lui tendit, puis lui dit à peu près ceci : « Je te remercie, toi et ton peuple, pour tout ce que vous avez fait pour moi. Mais déterre le talisman que tu as enterré dans la cour de ta maison pour empêcher mon départ. Sache que je pars volontairement et de bon cœur pour accomplir une mission que Dieu m’a confiée. » Or, c’est seul avec Dieu, dans le secret de la nuit, loin des regards indiscrets, qu’Ibra Bineta Gueye avait enterré ce talisman. Définitivement convaincu des pouvoirs du marabout et de sa sainteté, il l’aima davantage, sollicita ses prières pour lui-même, sa famille, son peuple et sa cité, lui souhaita bon voyage et lui promit ses prières ainsi que celles de sa communauté. Une autre version de l’histoire dit que la première rencontre entre Serigne Touba et Ibra Bineta Gueye eut lieu dans la cellule du camp Dial Diop. Car le gouverneur, exigeant des garanties avant de remettre « son prisonnier » entre les mains des Lébous, Ibra Bineta exigea de voir en tête à tête l’homme pour qui ils se porteront garants. Dès qu’ils se virent et se parlèrent, ils se vouèrent respect et estime réciproque. C’est là-bas, disent les tenants de cette thèse, que se produisit le miracle de la canne. Quant au talisman enterré, ils disent qu’il l’était depuis plusieurs années déjà dans la cour de sa demeure, et qu’Ibra Bineta proposa à Serigne Touba son déterrement qui le sauverait à coup sûr des mains des Blancs. Proposition qu’il refusa avec déférence, rappelant, à l’occasion, que Dieu était son seul refuge. La tradition locale parle aussi d’une promesse que Serigne Touba aurait faite aux enfants du quartier venus se plaindre à lui de leur solitude, que viendra une époque où, de tous les coins du Sénégal, des hommes et des femmes accourront vers cette contrée. La même promesse, dit-on, avait été faite auparavant par Cheikhna Cheikh Saadhbou Cherif et Mame El Hadj Malick Sy.

De Diewol à Saint Louis ou la comparution devant le Conseil Privé

La décision d’envoyer le Cheikh en exil fait suite à sa comparution devant le Conseil Privé au palais du gouverneur général à Saint-Louis, le 5 septembre 1895. Après son arrestation à Diewol, le samedi 10 août 1895, Serigne Touba séjourna à Saint-Louis jusqu’après son jugement. Dans l’acte d’accusation, on pouvait lire cette contrevérité manifeste : «Ses agissements et ceux de ses talibés menacent de troubles la tranquillité du bas Sénégal». Il fut condamné à l’exil. En guise de signature, il parapha, au bas du document qui lui fut présenté, la sourate «Al Ikhlas» (La pureté). Une façon assez éloquente de montrer son attachement à la pureté de sa foi. Et, nous rappelle Cheikh Moussa Ka, dans son poème intitulé «Nattoo di kerkeraani lawliyaa’i» (l’épreuve est l’échelle du saint) : la condamnation à l’exil était de mode à l’époque. En effet, le colonisateur exilait aussi bien ses ennemis défaits par les armes que quiconque à ses yeux pouvait représenter un danger ou simplement un obstacle à sa tentative de domination et d’exploitation du pays, d’asservissement et d’aliénation des populations. Dans le même poème, « le chantre de Bamba » cite, en exemple, des noms d’exilés célèbres, à savoir : Ahmadou Aminata, petit fils de Serigne Makhtar Ndoumbé, fondateur du village de Koki, Almamy Samory Touret qui opposa aux Français une résistance  armée de 18 années, etc.

Après sept années de rudes épreuves, l’étoile est devenue soleil

Embarqué le 21 septembre 1895, Serigne Touba reviendra au Sénégal, le 11 novembre 1902, auréolé de gloire… Sur le chemin de l’embarquement eut lieu l’épreuve du taureau furieux, qui ouvrit la chaine des épreuves qui allaient durer 7 années : la prière en mer (le 21 septembre), les tribulations de l’ile de Mayombe, etc. Etc. « … Mais Dieu parachèvera sa lumière, dussent les infidèles en concevoir du dépit » (Coran : S 9, V 32). Serigne Touba reviendra donc d’exil, le 11 novembre 1902, après sept années de rudes épreuves, auréolé de gloire. L’étoile que l’on a cherché à éteindre était devenue un soleil. La flamme qu’il avait allumée était devenue un flambeau…

Thieudeme : un des douze pénc de la collectivité léboue de Dakar

Thieudeme fait partie des douze pénc de Dakar. Il tient certainement son nom du village Thieudeme dans le Diander qui fait référence à un jujubier (déem). Il englobe l’actuel marché Sandaga dont le nom vient, selon une opinion assez répandue, d’un arbre appelé « sànd » qui se dressait à l’endroit occupé aujourd’hui par le « marché d’or » dit « Lalu urus » (étal d’or). C’est Thieudeme qui enregistra les premiers convertis à l’islam de la collectivité léboue et accueillit le lettré arabe Massamba Koki Diop, père du premier serigne Ndakaarou, Thierno, dit Dial. C’est à Thieudeme où le ndeyi diambour (président de l’assemblée des diambours) Youssou Bamar Gueye accueillit et scella avec Cheikhna Cheikh Saadhbou Cherif, un pacte unissant leurs deux familles « jusqu’à la fin des temps ».

Qui était Ibra Bineta Gueye Mbengue

Le grand poète Cheikh Moussa Ka de chanter ainsi l’épopée : « Tubaab ya woo ko boole koog sandarma bu tudd Ibra Binta Géy ngir worma. Mu boole koog soxnaam su tudd Aana Fay mu di ko toggal. Yal na Yàlla xéy ko fey. » (Les français l’appellent, le remirent entre les mains d’un gendarme du nom d’Ibra Bineta Gueye, à cause de sa sollicitude. Ce dernier le confia à son épouse, Anna Faye qui lui préparait ses repas. Que Dieu la récompense.) Mamadou Mactar Ndoye, petit-fils d’Ibra Bineta Guèye d’apporter la précision suivante : « Mon grand-père n’était pas gendarme, comme on le dit souvent. Certes, en sa qualité de chef de province, il participait au recrutement des soldats et supervisait la collecte des impôts. Lors de la guerre qui opposa la France à la Turquie, en Salonique et aux Dardanelles, en 1870, c’est lui qui fit implanter par les talibés de son neveu Seydina Limamou Laye le campement militaire de cent cases qui abrita les tirailleurs sénégalais enrôlés. » Ibra Bineta Gueye donc, était chef de canton de la banlieue ouest-dakaroise de 1855 à 1905, président de l’assemblée des freys de Dakar de 1897 à 1903 et porte-parole de la collectivité léboue auprès de l’autorité coloniale. Le qualificatif de gendarme qui lui était collé était, semble-t-il, lié à sa posture de médiateur auprès du colonisateur. Ne dit-on pas pour chanter la descendance de Sele Gueye Birama à laquelle j’appartiens : « Sele Gueye Birama, Demba Gueye Birama, Birama Samba Alkaty Kaye » Or Birama Samb n’était pas Alkaty, mais un homme disponible et généreux au service de sa communauté, tout comme le héros de notre histoire.

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