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Parcours de femmes inspirantes Aïda Mbodj et Mimi Touré au-delà de toute émotions

 

En ce mois de mars consacré aux droits des femmes, deux noms s’imposent avec force dans l’histoire politique du Sénégal contemporain. Aïssatou Mbodj et Aminata Touré ont choisi la politique comme terrain d’émancipation collective, quand bien même ce terrain demeure un domaine de mâle, où les femmes doivent sans cesse prouver, résister et se réinventer.

Il faut une certaine dose de courage, certains diront d’inconscience, pour s’engager dans la politique sénégalaise en tant que femme. Il en faut davantage encore pour y rester, survivre aux disgrâces, aux alliances rompues, aux accusations de toutes sortes, et en ressortir debout, respectée, parfois admirée. Aïda Mbodj et Mimi Touré ont accompli ce prodige. Non pas en devenant des hommes, mais précisément en restant des femmes, avec leurs convictions, leurs méthodes et leurs histoires propres.

Originaire de Bambey, dans le cœur du Baol, Aïssatou Mbodj a traversé toutes les turbulences de la République en changeant de bannière quand ses convictions le commandaient, du PS d’Abdou Diouf au PDS d’Abdoulaye Wade, puis vers la coalition de Diomaye Faye. Chaque transition a été décriée, chaque transition a pourtant correspondu à un engagement traduit en actes concrets. Car Aïda Mbodj ne passe pas pour passer, elle passe pour exister. À Bambey, elle devient la première femme maire, puis la première femme présidente du Conseil départemental, deux premières qui s’inscrivent dans un palmarès de pionnière couronné par la présidence de groupe parlementaire à l’Assemblée nationale, une autre première féminine dans l’histoire du Sénégal.

Dakaroise de naissance, fille du Saloum, Aminata Touré est lauréate du Concours général et docteure en management international. Militante au sein d’And Jef PADS, elle y forge ses convictions progressistes avant de poser, en 1993, un acte fondateur dans l’histoire politique des femmes au Sénégal en devenant la première femme directrice de campagne d’un candidat à l’élection présidentielle. C’est ce même tempérament qui la conduit ensuite vers une longue carrière internationale aux Nations unies, où elle consacre plus d’une décennie à la défense des droits des femmes, avant de rentrer en 2010 rejoindre l’aventure Macky Sall. Ministre de la Justice en 2012, elle engage la traque des biens mal acquis avec une impartialité qui lui vaut son surnom de Dame de Fer. Nommée Premier ministre en 2013, elle devient la deuxième femme à occuper ce poste depuis l’indépendance du Sénégal. Sa nomination à la présidence du Conseil économique, social et environnemental en 2019 la place au rang de troisième personnalité de l’État. Trois institutions, trois missions, une continuité de service public qui force le respect.

Ce qui distingue ces deux femmes de simples politiciennes ambitieuses, c’est la consistance de leur engagement pour la cause féminine, traduit en textes, en lois, en pratiques. Aïda Mbodj a porté comme ministre de la Femme un combat historique contre la traite des enfants. Le Département d’État américain l’a reconnue à ce titre héroïne de la lutte contre la traite des personnes. Elle a défendu avec la même ardeur les dispositions du Protocole de Maputo sur les droits des femmes africaines, plaidant pour leur intégration effective dans la législation nationale, et soutenu avec constance la loi sur la parité absolue adoptée en 2010. Mimi Touré, de son côté, a réformé la loi sur la nationalité pour permettre aux femmes sénégalaises de transmettre leur nationalité à leur conjoint et à leurs enfants, corrigeant une discrimination inscrite depuis des décennies dans notre législation.

Dans un pays où les rivalités politiques se jouent souvent sur le terrain des accusations de gestion douteuse, un fait s’impose. Ni Aïda Mbodj, ni Mimi Touré n’ont jamais été épinglées dans un rapport de l’IGE, de l’OFNAC ou de la Cour des comptes mettant en cause leur gestion des deniers publics. Les attaques qui les ont visées, la destitution du conseil départemental pour Aïda Mbodj, l’agitation depuis quelques années d’un supposé rapport de l’IGE sur la gestion du CESE par Mimi Touré sans que ses auteurs n’en apportent jamais la moindre preuve, ont toutes procédé de l’agenda politique, jamais de dossiers judiciaires. Ce sont les dommages collatéraux d’une présence dans un monde de mâle qui n’avait pas prévu de les y trouver. Mais le test le plus récent de leur trempe est peut-être le plus révélateur. Depuis l’avènement du nouveau régime en mars 2024, une tension sourde agite le sommet du pouvoir entre le président Diomaye et le Premier ministre Ousmane Sonko. Aïda Mbodj et Mimi Touré se retrouvent, malgré elles, au cœur de ce bras de fer. Aïda Mbodj, d’abord désignée par Diomaye Faye pour coordonner la Coalition Diomaye Président, puis remplacée en septembre 2025 par Mimi Touré dans ce rôle de superviseure générale, aurait pu vivre cette succession comme un affront. Il n’en fut rien. Elle a transmis le flambeau avec une dignité qui dit beaucoup sur la stature morale de la femme. De son côté, Mimi Touré assume le rôle que lui confie le chef de l’État en sachant pertinemment que Sonko et le Pastef voient dans sa nomination une tentative de reprise en main présidentielle. Elle tient sa position. Elle fait son travail. Les critiques glissent sur elle comme l’eau sur le granit. C’est cela, être une femme d’État. Ne pas se laisser instrumentaliser par des guerres qui ne sont pas les siennes, tout en servant l’intérêt général avec ce qu’elle possède, son expérience, son réseau et son sang-froid. Aïda et Mimi ont survécu à tout, aux alternances, aux disgrâces, aux coalitions qui se font et se défont, aux hommes qui ont cru pouvoir les faire taire ou les utiliser. Ce que leurs détracteurs n’ont jamais compris, c’est qu’on n’use pas une femme qui a choisi de servir.

Sur le terrain, ces deux femmes continuent de donner corps à leur engagement par des actes qui contredisent tous les préjugés. Aïda Mbodj, à la tête de la Der, a imposé un rythme de travail que beaucoup n’auraient pas soupçonné. Ceux qui avaient commis l’erreur de spéculer sur son état physique ont été contraints de réviser leur jugement. Elle sillonne les régions, de Diourbel à Kaffrine, de Saint-Louis à Ziguinchor, pour décentraliser les financements. Sa plus grande prouesse à ce jour reste d’avoir décroché le financement de la phase 2 du PAVIE, avec à la clé plus de 100 milliards de FCFA mobilisés pour soutenir l’entrepreneuriat des femmes et des jeunes. Mimi Touré, quant à elle, porte à l’international la voix du Sénégal et celle des femmes africaines. Haute-représentante du président de la République, elle fréquente les rendez-vous des grands de ce monde avec l’aisance de celle qui a siégé à New York. Elle incarne, dans les enceintes diplomatiques, la vision d’un Sénégal souverain qui entend peser sur les grandes décisions du monde, notamment celles qui touchent à la gouvernance et aux droits des peuples africains. Ce qui n’est jamais dit, ou si peu, c’est que derrière ces femmes de pouvoir se trouvent des mères. Des femmes qui ont élevé leurs enfants dans la discrétion absolue, les tenant délibérément à l’écart des soubresauts de l’arène politique. Aucun d’eux n’a été instrumentalisé, exposé ou compromis par les turbulences qui ont jalonné les carrières de leurs mères. C’est peut-être là, dans cette séparation rigoureuse entre vie publique et vie familiale, que se révèle leur profondeur humaine la plus vraie. Elles savent que la politique peut dévorer les femmes, mais elles ont refusé qu’elle dévore leurs enfants.

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